SAN SALVADOR, El Salvador - Dorys Yessenia Reyna, 41 ans, est professeure de lycée, mère, cheffe d'entreprise et cheffe religieuse. Elle vient en aide aux femmes et aux filles qui subissent des violences dans leur vie et au sein de leur foyer.  

Malheureusement, elle a elle-même vécu l’expérience de la violence dans sa chair.  

"J'ai commencé à subir des violences dès l'âge de 7 ans", raconte Yessenia. Soumise à des abus sexuels et à des mauvais traitements, elle était timide et peu sûre d'elle lorsqu’elle était enfant. Lorsqu'elle a eu 17 ans, peu après sa première grossesse, son partenaire de l'époque a commencé à la battre et à l'humilier. Avec le temps, les aggressions sont devenues constantes.

En El Salvador, une femme sur six a subi des violences au cours de sa vie, selon les données officielles de 2019.  

"Chaque fois que j'en ai l'occasion, je dis aux femmes de ne pas s'habituer à vivre une vie de violences ou de discrimination. Ce que Dieu veut, ce n’est pas que nous vivions dans la soumission".- Dorys Yessenia Reyna, 41

Une période critique

En 2012, Yessenia a dû faire face à l’une des épreuves les plus dures de sa vie : elle a traversé une période d'anxiété, de dépression sévère et de tentatives de suicide après s'être séparée de son partenaire, qui a ensuite pris ses enfants et s'est mis en ménage avec une autre femme.  

Yessenia a contacté Iglesia Del Camino (en français : "Église du Chemin"), une église qui offrait de l'espoir aux gens dans les moments difficiles. Depuis, elle avance sur le chemin de sa propre guérison, s'impliquant dans des associations de femmes, des programmes de formation de disciples et des programmes de soutien à la santé mentale.  

"Pendant des années, j'ai fait tomber des digues dans mon esprit en rencontrant des personnes différentes, pleines d'amour et de compassion", explique Yessenia, qui fait référence, en exemple, à son mentor Zuleyma Aguilar, qui, dit-elle "ne m'a jamais jugée ni condamnée, mais poussée à grandir", ainsi qu’aux pasteurs de son église, Rosario et Carlos Navas, qui, explique-t-elle "m'ont encouragée à chercher le meilleur en moi-même".  

"Chaque étape m'a permis d’arriver là où je suis maintenant". Lorsqu'on lui demande de se décrire aujourd’hui, elle répond : "Je suis en bonne santé, libre et indépendante".

Yessenia prend fréquemment la parole dans des rassemblements publics. Photo: Spotlight Initiative/Blanca Iris Peña

Un tournant

 En février de l'année dernière, Yessenia a assisté à un événement organisé par Spotlight, une initiative des Nations Unies et de l'Union européenne visant à mettre fin à la violence faite aux femmes et aux filles. L'événement a réuni des universitaires, des pasteurs, des responsables locaux et des organisations confessionnelles dans un effort national de lutte contre la violence faite aux femmes et les grossesses chez les filles et les adolescentes.

S'en est suivi un processus de formation de cinq mois qui a donné aux églises et aux organisations confessionnelles les outils nécessaires pour traiter ces questions. Ces formations ont été organisées par l'Université évangélique d'El Salvador en coordination avec ACT Alianza et l'Initiative Spotlight. Au total, 360 personnes y ont participé.

L'un des bénéfices les plus précieux que Yessenia a tirés de cette formation a été d'apprendre à reconnaître toutes les formes de violence à son égard et à l'égard des autres femmes.

Yessenia a subi, par exemple, à titre personnel, ce qu'on appelle de la "violence indirecte", c'est-à-dire le fait de blesser la victime par l'intermédiaire de ses enfants, d'animaux qu’elle affectionne ou de personnes qui lui sont chères. Elle a également subi des "violences économiques", qui consistent en des vols d'argent et en le fait d’imposer à autrui une limitation de ses ressources économiques.

Apprendre à reconnaître les formes de violence est une étape du processus qui conduit à y mettre fin.

Grâce à cette formation, Yessenia a s’est également sentie plus forte en apprenant l’existence d’accords nationaux et internationaux visant à mettre fin à la violence à l'égard des femmes. Savoir cela l'a aidée à faire le lien entre son propre engagement et celui des militantes et militants, des gouvernements et des autres acteurs qui mènent ce combat contre la violence dans le monde.  

“J'ai fini par prendre conscience du degré de violence que j'avais subi", confie-t-elle. "À l'époque, je ne pouvais même pas classer ce que je vivais dans la catégorie des violences. J'étais très abîmée et je n'avais aucune information." - Dorys Yessenia Reyna, 41

Une tendance inquiétante

Pendant la période du confinement mis en place en raison de la COVID-19, le nombre des violences commises contre les femmes en El Salvador a grimpé de 70%. Sur dix femmes victimes de violences, deux seulement ont cherché à s'informer ou à obtenir de l'aide et pas une sur dix n'a signalé de violences, selon une enquête soutenue par l'Initiative Spotlight.

Yessenia a proposé à d'autres responsables de sa congrégation ce qu'elle a appelé le projet "Refugio Seguro" (en français : "Refuge sûr") et les pasteurs ont immédiatement donné leur accord pour sa mise en œuvre. Coordonné par Yessenia, ce projet a pour objet la lutte contre la violence domestique et, à travers lui, Yessenia a désormais la possibilité de mettre en pratique les enseignements qu’elle a tirés de la formation qu’elle a reçue avec le soutien de l’Initiative Spotlight.   

Huit personnes travaillent sur ce projet. Ensemble, elles servent 50 à 60 familles en leur offrant des conseils sur la violence de genre. "Notre objectif", explique Yessenia, "est que le projet "Refugio Seguro" soit mis en œuvre dans les 14 branches de la Iglesia del Camino réparties dans tout le pays."

 

Yessenia a proposé aux responsables de son église de lancer le projet « Refugio Seguro » (en français : « Refuge sûr »), qui a finalement été mis en œuvre. Selon elle, « Ce que Dieu veut, ce n'est pas que les femmes vivent dans la soumission ». Photo: Spotlight Initiative/Blanca Iris Peña

Un nouveau rôle pour les églises

"De nombreuses femmes ont été maltraitées depuis les chaires des églises par des dirigeants et des pasteurs qui se sont appropriés des textes bibliques et les ont interprétés de manière erronée pour que les femmes se sentent mal", souligne-t-elle.  

Yessenia cite notamment des exemples tirés de la Première Épître aux Corinthiens, qui dit "Que vos femmes se taisent dans les assemblées" et de la Première Épître à Timothée, qui dit "Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre de l'autorité sur l'homme ; mais elle doit demeurer dans le silence."  

Pour Yessenia, certaines églises pourraient utiliser ces textes pour perpétuer les actes de violence et de discrimination envers les femmes. "Mais aujourd'hui", poursuit-elle, "nous élevons nos voix pour ces femmes qui étaient autrefois soumises et silencieuses."  

Les institutions religieuses peuvent être des alliés importants dans ce processus, indique-t-elle. Il faut qu’elles entreprennent un travail d’information et favorisent l’émergence d’une culture de tolérance zéro à l’égard des violences faites aux femmes et aux filles. Certaines églises ont embrassé cette vision, comme l’indique leur participation au projet de l'Initiative Spotlight de l’ONU.  

La figure biblique d'Esther inspire Yessenia. Esther était une "femme radicale dans ses prises de positions" et elle avait "le caractère et la détermination dont on a besoin en tant que femme quand on a une mission claire à accomplir".  

La mission de Yessenia est claire elle aussi : elle veut aider à mettre fin à la violence. "Je suis toujours à la recherche de lectures et de moyens d'en apprendre davantage sur cette question", confie-t-elle. "C'est la raison qui me pousse à me lever tous les matins".

Yessenia espère que les femmes seront respectées dans la société salvadorienne et que l'égalité se réalisera. "Qu'un jour, je ne lise plus dans les journaux qu’une fille a été maltraitée ou qu’une femme a été assassinée, mais que les femmes vivent pleinement et librement leur vie et qu’elles ne vivent plus toutes ces situations d’insécurité et de peur."  

Par Blanca Iris Peña. Publié par Groupe des Nations Unies pour le développement durable.